Le rite sacré de la crémation

L’ultime étape d’une vie, un temps fort au village

0

 

La mort et la crémation sont des étapes  de la migration de l’âme vers le paradis. Un décès est le moment où l’on montre sa sympathie, où tous les amis du défunt se rassemblent chez lui.

Nuit après nuit, tant que le corps reste dans la maison, ils restent  tard pour tenir compagnie à la famille. Les femmes aident à préparer des rafraîchissements pour les hommes  et participent à la confection d’offrandes pour la purification du corps. Les hommes construisent des autels pour les offrandes et aident à faire la dernière toilette du mort.  Au jour approprié  fixé par le prêtre, le corps est purifié et prêt à être enterré dans le cimetière du village.

L’enterrement n’est que provisoire, jusqu’à la crémation. Certains villageois préfèrent attendre plusieurs années une crémation de masse, pour laquelle chacun participe aux dépenses ; plutôt que de la faire au premier jour faste indiqué par le calendrier religieux.

Le corps d’un prêtre Brahmane ne peut toutefois pas être enterré  et doit être incinéré dès que la famille le peut.

Quand la date de la crémation approche, le village entier participe à la confection des offrandes, du cercueil  et d’une gigantesque tour funéraire, le tout extrêmement décoré pour bien montrer l’importance de cette expédition vers l’au-delà.

Les Balinais croient qu’une personne se compose de trois corps (sarira) : le corps matériel, ( stulasarira), le corps de la pensée et des sentiments ( suksmasarira)  et l’âme  ( antakaranasarira ) . Lorsqu’une personne rêve, c’est son corps de la pensée et des sentiments qui vagabonde. La cérémonie de crémation renvoie le corps matériel aux cinq éléments dont il est constitué et détache l’âme des désirs de ce monde qui en se cramponnant à elle l’oblige à renaître. Ce n’est que lorsque le corps est détruit et l’âme libérée de toutes les tentations du monde, que celle-ci peut rejoindre l’être suprême.

Une crémation est donc un moment heureux, car elle représente l’accomplissement du devoir le plus sacré d’un Balinais. La libération de l’âme d’un parent ou d’une relation.

Au jour dit, les amis et les parents arrivent de toute l’île, porteurs de petits cadeaux pour la famille (le présent traditionnel est un morceau de tissu blanc, symbole de pureté, qui sera utilisé comme élément du linceul). Le corps a été ramené du cimetière et placé sur une estrade entourée d’offrandes. Des rafraîchissements sont servis aux invités et un splendide banquet leur est offert à midi.

À l’appel pressant du gamelan, des dizaines de villageois se précipitent dans la maison pour en sortir le corps. Chacun tente de porter le mort, témoignant ainsi sa loyauté envers lui. Les porteurs hissent le corps sur leur épaules  et le transportent ainsi de tous côtés, de façon à troubler l’âme et à l’empêcher de retrouver le chemin de la maison. Le corps est ensuite placé dans la tour, haute structure  de bois ou de bambou, toute étincelante de décorations en papier et en tissus aux couleurs vives. Cette tour symbolise le cosmos. Sa large base a la forme d’une tortue avec deux serpents entrelacés qui représentent la fondation de l’univers. Au-dessus se trouve une plateforme ouverte ou l’on place le corps : un espace suspendu entre ciel et terre.

Cette plateforme soutient une tour à plusieurs toitures, symboles des distants paradis. Le nombre des toits varie selon la caste du défunt. Les brahmanes et la haute aristocratie peuvent avoir jusqu’à onze toits, la simple noblesse de sept à neuf, et le commun des mortels  de trois à sept  seulement. De nos jours il arrive souvent, pour des raisons d’économie qu’on n’en mette qu’un seul. Les tours de crémation des grands prêtres n’ont pas de toit du tout.

Non loin de la tour, attend le gigantesque sarcophage en forma d’animal qui différera selon chaque caste. Les Brahmanes incinèrent leurs morts dans un taureau, ou une vache s’il s’agit d’une femme. Les  stria se servent d’un lion ailé et les sûdra d’une créature fantastique mi-poisson  mi-éléphant.

Menée par une simple file de femmes porteuses d’offrandes et d’eau sacrée, la procession se poursuit guidée par la famille au moyen d’une longue bande de tissu blanc. En approchant de la tour de crémation, le corps passe de la tour dans le sarcophage. Les proches parents coupent le linceul pour faire apparaître le corps. Le grand prêtre monte sur la plate-forme-taureau pour dire les dernières prières et verser de l’eau sacrée sur le corps.

 

Loué soit l’éternel vainqueur de la mort, qui accorde longévité, force et pouvoir (…) qui est omniprésent et maintient l’ordre du monde, qui donne la liberté à tous ceux qui manifestent leur dévotion et gardent la foi (…) Loué soit celui qui a vaincu la mort.

Puis le feu est mis au taureau. Chacun reste à regarder le brasier, jusqu’à ce que le taureau ne soit plus qu’un simple squelette efflanqué, et le corps réduit en cendres. L’âme a alors quitté ce monde.

Douze ou quarante-deux jours après la crémation, les Balinais organisent une seconde cérémonie funéraire, nebka  ou Namur  qui va libérer l’âme des «  corps de pensées et des sentiments  » qui y sont toujours attachés.

En dernière étape, l’âme  dûment déifiée prend sa place  sur l’autel des ancêtres de la famille.